" Des formes noires étaient accroupies, prostrées, assises entre les arbres, appuyées aux troncs, cramponnées au sol, à demi surgissantes, à demi estompées dans l'obscure lumière, dans toutes les attitudes de la douleur, de l'abandon, du désespoir. Une autre mine explosa sur la falaise, suivie d'un léger frémissement du sol sous mes pieds. Le travail continuait. Le travail ! Et c'était ici que quelques-uns des auxiliaires s'étaient retirés pour mourir... "
Au coeur des ténèbres, Joseph Conrad, Paris, 1899.
A la fin du 19ème siècle, pressée de mettre en valeur les richesses de la colonie (notamment le caoutchouc), la France décida, à l’instar du Congo belge, d’instituer un régime concessionnaire dans la colonie du Congo français.
En 1898, un décret accordait aux concessionnaires sur les domaines qui leur étaient attribués, les droits exclusifs sur toute exploitation agricole, sylvicole ou industrielle pendant trente ans, ainsi que la jouissance à titre définitif de toute terre mise en valeur par eux. En échange de quoi ils devaient verser 15% de leurs bénéfices à la colonie ainsi que des redevances fixes allant de 500 à 500 000 FF suivant la superficie occupée.
S’inspirant du modèle belge, la France décréta que toute terre " non occupée ", c’est à dire les forêts productrices de caoutchouc, les rivières et les bords de rivières appartenaient à l’état.
En 1899, quarante grandes sociétés se répartirent ainsi 70% du territoire. Une dizaine d’entre elles se situaient au Gabon. La plus petite était la société du Bas Ogooué qui s’était alloué 1200 km2 de terres et la plus grande, la SHO (Société du Haut Ogooué) occupait 104 000 km2.
La porte était ainsi ouverte au pillage des ressources naturelles du pays et à l'exploitation des populations pour accumuler le maximum de richesses et de bénéfices. Une forme de travail forcé officieuse fut ainsi instaurée : les Gabonais devinrent taillables et corvéables à merci, pour la récolte du caoutchouc (qui ne leur appartenait plus, les terres non cultivées appartenenat désormais à l'état), pour le portage forcé ou non (ce travail était si mal payé que les gens ne voulaient pas le faire et étaient par conséquent souvent enrôlés de force), pour le paiement de l'impôt (instauré pour forcer les gens à travailler pour la colonie). Des expéditions punitives furent organisées à l'encontre des récalcitrants par les milices coloniales ou privées.
Privés de terres, maltraités et épuisés par le travail, la misère de la population s’accrut, causant famines et dépopulation. Auguste Chevalier, explorateur français, fit état de nombreux villages abandonnés lelong des rives du Congo français. A partir de 1840 déjà, des heurts et des soulèvements isolés ou non, eurent lieu, donnant lieu à des expéditions punitives, des massacres, etc. La situation fut pire encore au Congo belge.
Vers 1900 la population de l’Afrique équatoriale française était évaluée à environ 15 millions. Des estimations effectuées en 1913-1914 donnèrent 5 à 10 millions, et le chiffre officiel en 1921 était de 2 800 000 habitants. Ces chiffres étaient des évaluations de l’époque, et sont donc à prendre avec circonspection.
Cependant, quels que soient les chiffres réels, les proportions demeurent parlantes. Les guerres dues à la colonisation, les travaux forcés, les raids, les taxes, la guerre de 14-18, les famines et les massacres engendrés par tout cela, contribuèrent, sous prétexte d'apporter la civilisation au continent, à la dépopulation de l'Afrique centrale (française et belge).